Fondateur et pr‚sident de la holding Aixor, entrepreneur et n‚ au Maroc, Jean-Luc Martinet occupe plusieurs fonctions ‚lectives, dont la pr‚sidence de la Chambre fran‡aise de commerce et d'industrie au Maroc, qui compte quelque 3.600 membres. Evidemment, il s'exprime à titre personnel, son point de vue ne saurait être regard‚ comme ‚tant celui de la Chambre fran‡aise de commerce et d'industrie au Maroc
Les soci‚t‚s ‚conomiquement fortes disposent d'un système de protection sociale distinct de la famille ou du clan, fonctionnant au niveau national. Elles constituent à ce titre un modèle.
Un intellectuel bien pensant exigera de la soci‚t‚ traditionnelle du Tiers Monde qu'elle agisse comme une soci‚t‚ ‚conomiquement forte. Entre autres, il exigera qu'elle se dote d'un système de protection qu'elle ne peut malheureusement pas supporter.
Cet intellectuel est coh‚rent avec sa conception des relations humaines qui a pu s'‚tablir dans une soci‚t‚ ‚conomiquement ‚volu‚e. Il ne l'est pas lorsqu'il d‚sire appliquer son système à une soci‚t‚ qui ne d‚gage pas assez de surplus. Il omet qu'avant de r‚partir la richesse, il faut la cr‚er.
De même, vu de l'ext‚rieur, une critique similaire pourra être ‚tablie sur l'incroyable foss‚ existant entre les nantis et les d‚munis dans de nombreux pays sous-d‚velopp‚s. Le XIXe siècle europ‚en a vu des distorsions similaires qui ont permis à un petit nombre d'accumuler le capital, base n‚cessaire a l'‚mergence d'industries plus productives que l'artisanat ant‚rieur. Mais si cette phase d'accumulation du capital n‚cessaire pouvait justifier la disparit‚ des revenus, elle ne l'est plus aujourd'hui car il y a une double incoh‚rence: les fonds qui devraient être accumul‚s en vue de la cr‚ation de l'outil de production sont utilis‚s pour consommer selon un modèle import‚ (voir encadr‚ sur l'incoh‚rence).
Il semble donc que les soci‚t‚s du Tiers-Monde se caract‚risent par leur perte de coh‚rence qui les conduit à m‚langer deux ou plusieurs modèles politico-‚conomiques sans être capables d'en int‚grer les logiques internes.
En ce qui concerne le Maroc, le heurt des logiques semble se manifester fortement dans la signature des accords de libre-‚change. La mondialisation et la libert‚ des ‚changes vont conduire à la sp‚cialisation de la production des pays en fonction de leurs avantages comparatifs. Si l'on d‚sire pr‚server une activit‚ humaine et plus particulièrement industrielle, il est n‚cessaire de disposer de pareils atouts.
Jusqu'à ce jour, notre industrie, prot‚g‚e par des barrières douanières, disposait de situations de rente. Peu importait le côut de production ou la qualit‚ du produit. Le consommateur n'avait pas le choix.
Les prix ‚taient relativement ‚lev‚s, la productivit‚ faible. Le march‚ national r‚duit, l'outil de production de faible capacit‚ sans effet de diviseur.
La brutalit‚ de la concurrence interne
Brutalement, tout change. Les barrières douanières s'effacent et laissent la place aux produits internationaux dop‚s par leur march‚ int‚rieur qui viennent se d‚verser au coût marginal.
Pour l'industrie nationale, c'est un tremblement de terre. Une cassure avec la r‚alit‚ d'hier. L'entreprise dispose de moyens financiers et humains qui relèvent de la micro ‚conomie. Mais là il s'agit d'une discontinuit‚ majeure de la sphère macro‚conomique d‚cid‚e par l'Etat. C'est ce qui s'est pass‚ lors de la constitution de l'Union Europ‚enne et particulièrement lors de l'entr‚e des nouveaux pays membres.
Cependant, il y a eu coh‚rence. Les entreprises ont ‚t‚ aid‚es financièrement dans leur mise à niveau avec des aides et dons qui pouvaient repr‚senter jusqu'a 30% de l'investissement.
Cette mise à niveau n'est toujours pas termin‚e à ce jour et certaines entreprises espagnoles et allemandes b‚n‚ficient aujourd'hui d'appuis r‚gionaux, nationaux et europ‚ens.
Il existe de nombreux instruments pour les aider, comme les soci‚t‚s de d‚veloppement r‚gionales, les compagnies de capital d‚veloppement ou encore des banques sp‚cifiques PME/PMI g‚n‚ralistes ou sectorielles.
Ce manque de coh‚rence risque d'empêcher de très nombreuses entreprises de se maintenir. Il avait ‚t‚ peu ais‚ de faire ‚merger une classe d'entrepreneurs nationaux qui risque de disparaŒtre alors même qu'il faudrait envisager sa mutation.
L'absence de coh‚rence existe aussi dans la superposition des secteurs formels et informels. Des entreprises aujourd'hui produisent sans respecter leurs obligations (sociales,fiscales...). Elles perturbent les acteurs du système formel qui ne jouent plus à armes ‚gales.
Cependant, au nom de la lutte contre le ch“mage, elles continuent de se d‚velopper. Plut“t que maintenir cette incoh‚rence, ne serait-il pas possible de bƒtir un système novateur qui parte de la r‚alit‚ socio ‚conomique nationale pour int‚grer dans le formel cette ‚conomie parallèle?
Mais avant d'en parler, prenons en compte ces quelques consid‚rations:
1- Les entreprises qui ne pratiquent pas le smig payent leurs salari‚s aux alentours de 800 DH. Ceci peut être relev‚ comme le coût ‚conomique de r‚f‚rence du facteur travail.
2- Le monde rural est un r‚servoir de main-d'oeuvre potentielle. 45% de la population est rurale face a 3 à 5% dans les ‚conomies d‚velopp‚es.
3- Les revenus du monde rural sont plusieurs fois inf‚rieurs à ceux qu'offre l'industrie et ils ne disposent d'aucune protection sociale.
4- L'accès à l'‚cole, à l'‚lectrification, à l'eau est très difficile en zone agricole. Le modèle de formation ancestrale prend souvent le pas sur l'‚cole moderne. Cette tendance à la reproduction du modèle ancien freine l'‚volution et fait perdurer l'analphab‚tisme.
5- Les populations rurales sont en situation de ®ch“mage cach‚¯. Elles sont sous-cr‚atives de richesse. Les surplus ‚conomiques qu'elles d‚gagent sont faibles et al‚atoires. Comme elles cr‚ent peu de surplus, elles n'ont pas beaucoup à r‚partir.
6- Ces populations, à la limite de la survie, ne disposent que de très faibles exc‚dents à r‚injecter dans le système ‚conomique national. Le Maroc n'est donc pas un pays de 32 millions de consommateurs tous ‚gaux mais de 15 millions en milieu urbain.
Ces faits accentuent la relative ‚troitesse du march‚ int‚rieur ce qui freine la mise en place d'outils industriels performants qui obligatoirement produisent plus que ce que peut consommer l'actuel march‚.
- Malgr‚ les efforts d'‚pargne et d'investissement national, la FBCF est en % du PNB a un niveau comparable à celui de nombreux pays plus d‚velopp‚s. L'investissement reste faible en valeur absolue.
Plus le temps passe, plus l'‚cart se creuse avec les ‚conomies d‚velopp‚es. Il ne s'agit pas là de vertu mais de volume.
- Les acquis sociaux ne peuvent que très difficilement être remis en cause dans les services et l'industrie. De plus moralement, ils m‚ritent d'être conserv‚s.
Alors, que faire?
Compte tenu de l'ensemble des contraintes, prises parmi d'autres, quelle pourrait être la solution pour maintenir l'emploi et affronter la concurrence ‚trangère et particulièrement asiatique qui se trouve renforc‚e par les accords de libre-‚change?
Une solution pourrait être la cr‚ation de zones industrielles et commerciales franches install‚es en milieu rural.
Ces zones pourraient pr‚senter quelques-unes des caract‚ristiques suivantes:
- Au nombre de 4 à 5 pour le pays, elles seraient d'une surface importante, (plusieurs milliers d'hectares) et bƒties en milieu rural mais si possible pas trop ‚loign‚es de moyens logistiques.
- L'implantation sera r‚alis‚e la où le terrain peut être acquis a très faible coût pour que l'impact foncier soit le plus faible possible aussi bien pour l'habitat que pour l'activit‚ productive.
- Ces zones se consacreront uniquement à la production ou aux actes de commerce en vue de l'exportation.
- Le coût de l'ensemble des facteurs de production sera à un niveau international et les salaires s'‚tabliront sans contraintes ext‚rieures au niveau ‚conomique, sans fiscalit‚ et sans charges sociales.
- Il n'y aura aucun type d'imp“t, à l'exception d'une faible taxe sur le CA, per‡ue à l'exportation 2 à 3% (qui pourrait d'ailleurs rapporter autant au Tr‚sor public qu'un arsenal administratif complexe et incontr“lable!).
Cette ‚bauche de solution doit être valid‚e par des ‚tudes d'impact sur les r‚percussions sociales, ‚conomiques, urbanistiques de fa‡on a confirmer la faisabilit‚ d'un tel projet, mais aussi de manière a faire ‚merger un d‚bat que nous ne pouvons pas occulter, sur le positionnement strat‚gique du pays dans le contexte de mondialisation.
Nous pourrions ainsi r‚unir en un s‚minaire de r‚flexion tous les acteurs concern‚s: entrepreneurs, syndicats, architectes, urbanistes, enseignants et formateurs, l‚gistes, fiscalistes, douaniers, logisticiens.
Ces groupes pourraient valider ou infirmer notre proposition de d‚veloppement par zones rurales. Si une pareille r‚union se tient, mème si elle n'aboutit pas à valider l'id‚e, elle aura permis de choisir en concertation, la direction et le sens que nous voulons donner au d‚veloppement ‚conomique national.
Ainsi, nous nous approprions notre futur.
Quelques avantages des ®zones¯
Les avantages seront nombreux:
- Am‚lioration du niveau de vie des populations rurales
- Baisse du ch“mage
- Comp‚titivit‚ extrême par rapport au concurrent asiatique avec l'avantage de la proximit‚
- Absence de r‚percussion sur le tissu ‚conomique actuel qui pourrait être maintenu
- El‚vation progressive du niveau des salaires dans la zone au fur et à mesure de l'‚l‚vation du niveau de vie national
- D‚couplage relatif de l'‚conomie de la pluviom‚trie, car le climat impacte l'‚conomie en g‚n‚ral plus par la consommation que par le niveau de production du monde rural
- R‚duction de l'exode rurale vers les grandes villes actuelles par l'‚mergence de villes de d‚veloppement interm‚diaires
- Possibilit‚ de bƒtir des partenariats avec les grandes entreprises textiles europ‚ennes pour le march‚ de l'Europe mais aussi d'Am‚rique.
Comment est n‚e l'incoh‚rence...
Le moyen-ƒge europ‚en ‚tait une soci‚t‚ stable caract‚ris‚e par sa forte coh‚rence. Les diff‚rents composants culturels se trouvaient en interaction statique: institutions et système politique, stratification sociale, usage religieux, outil ‚conomique etc. Tous s'interp‚n‚traient sans pour autant mettre leur l‚gitimit‚ mutuelle en question.
De la tension au terrorisme
Puis arrivèrent de l'Espagne andalouse, les premières traductions des ‚crits anciens. Très lentement s'amorce alors un processus de d‚s‚quilibre dynamique. La soci‚t‚ entreprend progressivement son ‚volution en int‚grant de fa‡on endogène les apports culturels exogènes. Chaque innovation (sociale, politique, scientifique, ‚conomique) ne constitue pas un trop grand ‚cart par rapport à la situation ant‚rieure. Elle s'intègre plus ou moins facilement dans un système qui conserve sa coh‚rence interne.
L'expansion de l'Europe et la d‚marche coloniale vont agir très diff‚remment. Elle en plaque sur les systèmes colonis‚s qui disposent de leur propre coh‚rence interne, le système europ‚en qui relève d'une tout autre d‚marche culturelle et qui dispose d'une tout autre logique de fonctionnement.
Les deux modèles sociaux ‚conomiques vont coexister sans s'int‚grer. Tant et si bien qu'une d‚marche rationnelle dans un système ne l'est pas du tout dans l'autre culture. Ceci va renforcer les tensions, les refus, l'intol‚rance et la radicalisation des positions.
C'est à ce niveau que doivent être recherch‚es les racines du terrorisme. Celui qui choisit cette voie n‚gative d'expression par la destruction se trouve ‚cartel‚ entre le respect de ses propres valeurs culturelles initiales et la r‚alit‚ politico-‚conomique d'aujourd'hui dans laquelle il ne peut s'int‚grer car il n'en dispose pas des clefs.
Le choc des systèmes de coh‚rence est brutal, renforc‚ par la rapidit‚ de communication du monde moderne. Le modèle de consommation occidental se r‚pand au travers des films, des journaux, des ondes, des publicit‚s. Ce modèle a ‚t‚ cr‚‚ en coh‚sion avec une soci‚t‚ et une culture particulières, s'appuyant sur un système ‚conomique particulier, capable de l'assumer.
Le citoyen du Tiers Monde connaŒt et d‚sire ce que pourrait lui offrir une ‚conomie d‚velopp‚e. Il en a une exigence aussi imm‚diate que celle offerte virtuellement par la t‚l‚vision, sauf que la richesse, avant d'être consomm‚e, se doit d'être produite, ce que ne peut pas assumer brutalement une ‚conomie encore en devenir.
Le placage d'un modèle sur un autre se d‚cline sur de nombreux aspects de la vie courante.
Le paradoxe le plus courrant est, par exemple: ®Maintenant que j'ai un poste de responsabilit‚, je suis donc oblig‚ d'en faire b‚n‚ficier mon clan, ma famille, ce que je fais¯, ce qui s'oppose complètement a l'id‚e selon laquelle ®acc‚der à des postes qui devraient être attribu‚s sur la base des comp‚tences¯.
Agissant selon le premier pr‚cepte, la personne est coh‚rente de fa‡on clanique mais incoh‚rente dans le cadre d'une soci‚t‚ moderne.
Par Jean Luc Martinet, chef d'entreprise
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